Qui a peur du logiciel libre ?

Si on regarde la diversité de l’offre en logiciels libres, la facilité d’installation et d’usage de ces logiciels mais aussi leur fiabilité et leur intérêt économique, il est étonnant de voir que le nombre d’utilisateurs individuels reste marginal.

Qu’est-ce qui fait que si peu d’usagers osent aujourd’hui franchir le cap notamment en adoptant un système sous Linux ?

Linux en 3ème place !

Comme le rappelle le site ULLM.org tout en continuant de dominer le marché (72, 97 % des ordinateurs de bureau ou portables), Windows recule. Apple avec son MacOs est à 15,4 % de parts de marché tandis que Linux en occupe 2,38 % devant Chrome.

Il faudrait d’ailleurs pouvoir nuancer en repérant les machines multi-systèmes…

Linux a progressé puisqu’en 2019 il ne concernait que 1,69 % des machines.

Le modèle économique

Il faut rappeler que les modèles économiques ne sont pas les mêmes. Windows et Linux ne jouent pas dans la même cour…

Rappelons au passage que si nous associons libre à gratuit c’est une vue de l’esprit en termes de production : le libre pour se développer a besoin de supports financiers. On voit d’ailleurs passer régulièrement des appels aux dons. Certains logiciels libres sont d’ailleurs payants (Mandriva vend du Linux avec des contrats d’assistance). Ce sont souvent les services associés qui vont être vendus. Des partenariats, des appels aux dons, du financement participatif ou même la publicité peuvent être sollicités… Dans tous les cas les ordres de grandeur ne sont pas les mêmes mais bien sûr et ce n’est pas rien, un usager sans moyens devra toujours pouvoir trouver une solution et par exemple installer Linux gratuitement sur sa machine !

L’éthique du libre

Outre une approche économique qui n’est pas basée sur la rentabilité à court terme, le logiciel libre promeut une approche éthique respectueuse : on ne piège pas l’utilisateur, on respecte le traitement des données et la transparence, on ne lui force pas la main en tentant de lui vendre des produits dont il n’aura pas forcément nécessité.

La communauté des développeurs veille à améliorer les logiciels dans un esprit coopératif et la recherche de l’efficacité. On peut être dans l’émulation, pas dans une compétition destinée à tuer l’autre.
Linux Mint par exemple est basé sur Ubuntu basé lui même sur Debian. Le projet se donne pour objectif de proposer « un système moderne, élégant et confortable, à la fois puissant et facile d’utilisation ». Ce produit voulu par un créateur français continue de tenir compte des évolutions d’Ubuntu.

Sans renoncer aux principes de base Linux Mint veut donc répondre à la critique de celles et ceux qui trouvaient Ubuntu trop austère. Pour autant, certains utilisateurs peuvent préférer selon leur environnement culturel ou professionnel utiliser telle ou telle distribution Linux. C’est même la force de ces distributions : répondre et s’adapter aux besoins de chacun.

C’est l’inverse de la logique commerciale de Windows qui crée des besoins et une certaine dépendance notamment entre « outils maison ». Windows veut vendre quitte à favoriser l’obsolescence programmée des machines (comme avec Windows 11 qui ne peut tourner que sur des machines récentes)… Linux veut répondre à vos besoins et vous permet de faire tourner ses distributions sur de vieilles machines… ce qui est évidemment meilleur pour l’environnement.

Mais quels sont les freins ?

des freins commerciaux :

Avec la concurrence déloyale, la plupart des machines sont pré-équipées avec un système majoritairement Windows ou Apple. La Loi devrait imposer que l’on puisse choisir d’acheter une machine et de la faire équiper à la vente du système de son choix.

des freins « culturels » et « éducatifs » :

Avec la publicité et un certain nombre d’usages à l’école, en entreprise ou la vie courante, l’omniprésence de Windows oriente le regard et habitue l’usager. On tend à vouloir retrouver dans le libre ce qu’on trouvait avec Windows (qui pourtant peut aussi s’être inspiré du libre) et nous oublions de partir de ce dont nous avons besoin. À l’école la présence des logiciels libres reste marginale ce qui est inexcusable au regard des coûts engendrés et de tout ce que cela induit… L’école devrait obligatoirement initier au libre et aux différents systèmes. Ce ne serait pas très difficile.

des freins venus du « club des happy few » :

Un certain nombre d’utilisateurs du libre, dont souvent l’expertise est indéniable, tendent à se poser en arbitres des élégances. Par exemple, animant ce site, surtout au moment où je me trouvais pour un certain nombre d’aspects en « phase de transition » vers le libre j’ai pu me voir reprocher là d’utiliser encore au début une adresse Gmail ou ailleurs de n’avoir pas explicitement placé le site sous licence « Creative commons » (c’est le cas et l’était à l’époque mais une extension était en panne).

J’ai reçu des mails assez sermonneurs et même agressifs alors que dans tous les cas je n’avais volé personne ni dit de grosse bêtise… Il me semble que certains doivent s’interroger plus avant : souhaitent-ils vraiment développer le libre ou ne préfèrent-ils pas rester dans le club fermé de « spécialistes » ? Le savoir à mes yeux doit être partagé de façon ouverte, sans condescendance…

Si je comprends bien la nécessité de discussions techniques avec le recours par exemple à un lexique spécifique, je crois aussi qu’un certains nombre de « technos » du numérique usent et abusent d’une langue qu’il n’est pas toujours facile de déchiffrer et qui pourtant pourrait aisément être traduite. Je crois en effet que la démocratisation et le développement du libre passeront par une attention à la langue (pour nous française). Partager c’est pouvoir dire avec des mots simples… Il me semble que posséder un savoir engage à le partager d’un point de vue éthique … ou alors c’est qu’on veut juste exercer un pouvoir sur autrui…

Convaincre un à un et en réseau

Car ce qui me plaît bien avec le libre, ce n’est pas de se croire détenteur de la vérité. C’est plutôt de pouvoir dans une approche collective, chercher la solution à un problème, la réponse à besoin.

C’est oser « ouvrir le capot » sans forcément se compliquer outrageusement la vie. C’est faire évoluer une pratique, une approche… en ajoutant des briques, une extension… en transparence, en fonction d’un besoin, d’une question sans devoir tout démonter à chaque fois.

Dans les faits, je suis content lorsque j’ai convaincu un ami de passer au libre. Puis nous échangeons, nous cherchons ensemble une réponse si besoin ou nous nous tournons vers d’autres partenaires qui pourront nous aider.

Dans cette affaire, chacun peut faire évoluer ses représentations, mesurer l’impact d’une variable.

J’aime bien essayer de comprendre ce que je fais et j’apprécie dans le partage, l’accompagnement, la possibilité d’interroger ma pratique, mes usages,, les outils pour eux-mêmes…

Le numérique libre n’est pas intéressant en lui même comme technique froide mais en ce qu’il permet de développer de nouvelles interactions sociales, dans un esprit coopératif…

Il permet une approche de « pair à pair », d’enrichissement mutuel et d’émancipation… en cela son modèle dépasse celui de la simple question des outils numériques et c’est aussi cette dimension qui devrait être promue notamment dès l’école…